La question du Mal – Nov 2018

par | Aux Sources de la Foi | 0 commentaires

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Nov, 2018

La surprise du mal : restitution des discussions du Groupe « Aux Sources de la Foi » lors de la rencontre du 13 novembre 2018 – Autour du chapitre 2 (p 45-62) du livre d’Adolphe Gesché intitulé « Le Mal »

Le mal nous paraît plus redoutable depuis que nous sommes devenus sensibles, en partie grâce aux médias, au mal-malheur, immérité, celui qui frappe l’innocent.

L’homme moderne ne croit plus à la fatalité et ne peut se contenter de la résignation. Il s’estime responsable du mal dont il ne se sent pas coupable, et, spontanément, il part en campagne pour le combattre. Cette responsabilité peut nous amener à devenir nos propres bourreaux par un insidieux et lancinant culpabilisme. En mettant Dieu du même côté, ‘’mettre Dieu dans la question’’ disions -nous, c’est le voir dans le combat contre le mal avec nous. Comment parler alors de notre responsabilité ?

Le premier constat que l’on fait, en relisant les textes fondateurs, est que le mal surgit comme ce qui n’est pas prévu. Comme la surprise. Non seulement il n’est pas créé, mais on n’en parle pas. Il n’appartient pas à l’idée de la création.

Pour la théologie de la création, le mal n’a pas de sens, il est l’irrationnel absolu. Le mal est là cependant, le récit en constate le fait, il nous précède. Il vient d’un inconnu : le démon-serpent, seul responsable-coupable en première instance. La responsabilité n’est donc pas à chercher du côté de Dieu, ni du côté de l’homme. Le mal, présent par la figure énigmatique du serpent, prend l’homme par surprise, en ennemi. L’homme y consent, mais le mal était déjà là.

Ce qui signifie que le problème du mal n’est pas celui d’une culpabilité, ni même d’une responsabilité, mais d’un accident, d’un malheur. Un malheur qui frappe l’homme et qui rejaillit en Dieu.  L’aspect ‘’surprise’’ implique que la culpabilité n’est pas première, d’où plusieurs conséquences importantes.

Le mal surgit comme ce qui n’est pas prévu

La première conséquence, en voyant le mal comme désastre avant de le voir comme culpabilité, est une décrispation qui permet de mobiliser une vraie responsabilité. La question est d’abord : « Comment en sortir ? », avant d’être : « Comment y est-on entré ? ». La réaction première est de chercher à y parer. La déculpabilisation nous libère pour le combat.

L’actant du drame n’est pas jugé d’abord coupable, mais victime.

La vraie question qui se pose maintenant est : comment agir devant le mal, que faut-il en faire, comment en sortir ? Une responsabilité de salut prend la place d’une responsabilité de perdition. Renversement remarquable !

On peut devenir responsable parce que non coupable.

 

Une deuxième conséquence est que le mal est enfin bien situé, comme il convient, comme l’irrationnel, donc, l’inexplicable. Le reflexe normal de la théologie a été surtout de comprendre et d’expliquer. Mais le mal n’entre dans aucun discours de justification, ni morale, ni rationnelle. Le mal est mal. Il y a un coupable : le Démon. Le mal est donc démonique, telle est sa qualification théologique. A ce titre, il est sans rémission ou apologie possible, il est le ‘’non-admissible’’. Il a un caractère métaphysique (et pas seulement moral), il touche à la destinée : il « dés-oriente » l’homme de rien moins que sa finalité.

 

Une troisième conséquence : la priorité doit revenir à la victime. L’occident chrétien est fort préoccupé par la culpabilité. C’est vrai dans notre système judiciaire, mais aussi dans la systématique morale et religieuse. La recherche prioritaire d’un coupable peut faire oublier quelque peu la victime. C’est le cas pour les amis de Job.

Or, l’Evangile s’intéresse beaucoup moins au coupable qu’à la victime, c’est-à-dire à celui qui se trouve très exactement dans le malheur. La parabole du Samaritain en est une illustration. La figure que Jésus met en avant, c’est celle qui se préoccupe uniquement de la victime, de l’innocent qui subit un mal immérité. Certes, il n’est pas question de nier la culpabilité qui a une place dans notre monde, ni de se contenter de panser les plaies, ce qui pourrait s’avérer vite insuffisant, sans modifications des causes profondes du mal. Mais il arrive que nous ne fassions ni l’un, ni l’autre, trop occupés que nous sommes par l’accusation.

« A moi la vengeance !», dit le Seigneur. Ce n’est pas que Dieu soit un justicier, mais il préfère, sans doute, et à juste raison, ne pas nous voir confier ce rôle !

 

La dernière conséquence : l’accent est mis sur la fragilité de l’homme. Il ne s’agit pas de nier le péché de l’homme. Mais l’entrée de l’homme dans le mal n’a été qu’un consentement. C’est tout le thème de la tentation. La culpabilité est donc à un niveau second. C’est atténuer la charge contre l’homme sans le déclarer pour autant sans culpabilité réelle. Donc simple consentement, dit le texte. Coupable, certes, mais non primo-coupable. Le péché n’est donc pas une perversité vraiment immanente à l’homme. Le mal ne vient pas de l’homme, il reste le fait du Démon. L’humain n’a pas inventé le mal. Le péché, c’est exactement cela : non pas le mal mais le consentement au mal. C’est acter la faiblesse de l’humain face à la séduction. Même Saint Augustin, pourtant peu complaisant sur le sujet, commentant la chute originelle, dit, presque attendri : « Eve a péché par faiblesse et Adam par affection ».

 

Cette approche nous rappelle que le mal radical existe bel et bien, mais en un lieu terrible et sans merci : le démonique. Ce mal radical est donc situé devant ou hors de nous, et non en nous. C’est ce qui nous permet de comprendre que le mal peut et doit être combattu, puisqu’il vient à nous comme un adversaire, qui peut, par ailleurs, être tout à fait séduisant. La première urgence porte sur l’aide aux victimes plus que sur la dénonciation des coupables. En allant plus loin, d’une certaine manière, dans une optique chrétienne, on pourrait dire que le coupable lui-même est une victime. Il est victime des sollicitations, d’une hérédité, du poids d’un conditionnement social ou psychique, qu’il y a lieu de prendre en compte et dont il faut chercher à le délivrer. Ce qui invite à l’indulgence. Qui ne cède jamais à la tentation, au pouvoir, au savoir, à l’argent… ? En ce domaine, il n’y a pas de monopole.

Ce mal radical est donc situé devant ou hors de nous, et non en nous.

La tentation nous révèle le mystère le plus profond du mal, celui qui touche à son aspect masqué, celui qui manifeste l’aliénation dont nous sommes menacés tous : coupables et victimes.  Le Démon instille en Eve un désir qui n’est pas le sien. Telle est bien la malice du mal de la tentation. Au lieu de permettre à quelqu’un de se construire et de se structurer à partir de ses propres désirs, le séducteur est celui qui aliène l’autre en le désappropriant de son propre fonds pour insinuer en lui un désir étranger.

 

La tentation est très exactement l’acte par lequel on veut empêcher quelqu’un de devenir lui-même. Le thème de la tentation illustre bien le mal comme errance, dérapage, glissement. Comme une tragique erreur de destinée.

 

Dans le ‘’Notre Père’’, la prière sur le mal porte justement sur la tentation. Prier le Père de nous délivrer du mal (ou du malin) c’est dire que le mal est d’abord quelque chose d’extérieur à l’homme, qui l’agresse et veut le rendre captif.

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