Un caillou de rien du tout

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Mar, 2022

L’auteur de cette histoire est le Père Bernard Châtaigner. Elle fait partie du recueil de textes non bibliques « Contes et Récits pour la Toussaint » aux éditions de l’Atelier avec le concours du comité de rédaction « Vivre, Croire, Célébrer ». Ce conte qui évoque la quête du bonheur essaye de répondre à ce grand désir largement répandu d’une vie heureuse.

Il était une fois sur un chemin un caillou qui ne servait à rien. Sa seule utilité, c’était d’être poussé du bout du pied. C’était un caillou de rien du tout. Sa vie était sans but et même, on lui marchait parfois dessus.

Souvent, le caillou se sentait triste et malheureux: « Personne ne pense à moi » criait-il. Mais ses pleurs agaçaient les braves gens qui le bousculaient un peu plus loin. Et pourtant c’était un très joli caillou, dans la nuit il se cachait, dans la pluie il luisait et dans le soleil il brillait.

Un jour, un passant qui allait sa vie de pèlerin s’assit un peu au bord du chemin. Le regard plongé dans de profondes pensées, ses yeux se fixèrent tout-à-coup sur le caillou, il dit :
_ « Que fais-tu ici, petit caillou ? »
Celui-ci, tout étonné, bredouilla :
_ « Ben ! Je ne sais pas bien ! Disons que j’essaie de creuser mon trou. »
Le passant se mit debout :
_ « Voudrais-tu devenir une pierre dans ma grande construction ? »
Le caillou roula sur le côté et pouffa de rire :
_ « Comment deviendrais-je une pierre de construction ? Je ne suis qu’un petit caillou de rien du tout »
Mais le passant répliqua :
_ « Viens avec moi et tu verras des choses plus grandes encore ».
Le caillou qui était un peu fou se dit qu’après tout il sortirait de son trou. Et le passant lui montra le roc et la montagne, le sable et la pierraille, le granit et le calcaire… et clignant de l’œil comme pour taquiner le caillou, il lui fit voir aussitôt les ponts et les maisons, les tours et les palais, les rues, les sentiers et les routes.

« il lui fit voir aussitôt les ponts (…) » – Pont de Konitsa en Grèce

Pour la première fois, le caillou posa une question. Respirant à fond comme s’il avait peur d’être déçu il demanda :
_ « Que veux-tu bâtir ? Qu’est-ce que tu veux construire ? »
Le passant garda un peu le silence, il regarda loin, loin, très loin, ses yeux portaient bien au-delà de la ligne d’horizon, son regard se perdait dans l’avenir comme si déjà il voyait l’œuvre achevée, et lentement il proclama : « Je bâtirai l’assemblage de tous les cailloux, je construirai la maison du rassemblement et je l’appellerai l’assemblée.
Je mettrai la grosse pierre et la petite, je mettrai celle qui est lourde et celle qui est légère, celle qui est large et celle qui est fine, celle qui est fragile et celle qui est solide…
Je chercherai toutes les pierres et tous les cailloux, je mettrai la pierre qui chante la musique et la dalle qui sonne sous les pas, je mettrai l’une en haut et l’autre en bas.
Je bâtirai la grande maison du rassemblement : sa voûte racontera le ciel, sa porte ouvrira sur la vie et sa fenêtre chantera la lumière ».

Plein d’enthousiasme et de joie, le petit caillou s’écria :
_ « Je veux être dans ton assemblage, je crois que tu es le maître de chantier, je veux être la pierre que tu cherches ».
_ « Patience ! » dit le passant : « Tu dis que tu crois et que tu mets toute ta foi en moi, mais faut encore te laisser préparer et transformer. Veux- tu être là-haut dans la voûte ? »
_ « Non ! » dit le caillou, « Je n’ai pas envie, je suis trop petit »
_ « Veux-tu être devant dans le mur d’entrée ? »
_ « Non ! » dit le caillou, « J’aurai trop froid »
_ « Alors ! » dit le passant un peu énervé, « Où veux- tu aller ? »
_ « Je voudrais être bien installé là-haut au sommet du grand pilier », dit le caillou
_ « Très bien ! », dit le passant, « Mais alors, je dois te sculpter et te façonner un visage de saint ». Et il prit ses outils d’ouvrier.

« Aie ! Aie ! », criait le caillou : « Tu vas me briser, ouille ! ouille ! »
Le caillou avait presque envie d’abandonner. Mais, peu à peu le burin du pèlerin accomplissait son œuvre et lui donnait un visage de saint.

Et le passant ajouta enfin : « Tu vois, là-haut, tout le monde verra ton visage de saint et toute la construction sera édifiée. Heureusement que je t’ai rencontré ! Heureusement que tu es venu à ma suite ! »
Et le petit caillou de rien du tout sentit que son cœur était à jamais envahi par la paix et le bonheur.